Probiotiques et psychiatrie : connection intestin-cerveau

En 2015,  j’étais parti en Asie pour me rendre à un congrès de psychiatrie. J’avais assisté à la présentation d’un chercheur néerlandais travaillant à Bangkok  sur le lien entre l’intestin et le cerveau et plus particulièrement sur le lien entre le microbiote (les bactéries qui peuplent l’intestin), l’inflammation dans l’intestin et l’inflammation dans le cerveau. Cette donnée rendait compte qu’au cours de la dépression,  le déséquilibre de la flore intestinale et l’inflammation de l’intestin retentissait sur l’inflammation dans le cerveau.

Il était question d’augmentation de la perméabilité de la paroi intestinale, laissant ainsi passer des germes pathogènes et déclenchant une inflammation dans le cerveau qui entretenait la dépression. Ce chercheur préconisait à l’époque un certains nombres d’antioxydants et de probiotiques.

J’attendais de voir  les différentes publications.

Aujourd’hui, l’influence du microbiote sur le cerveau est même connue du grand public. Et les études vont dans ce sens.

L’étude dont je vais vous parler aujourd’hui est intéressante parce qu’elle a été effectuée chez des patients souffrant d’un trouble psychiatrique sévère qu’on appelle la Manie ce qui correspond un trouble bipolaire de type 1 dans les classifications actuelles des maladies mentales.

Ces patients présentent des épisodes d’agitation, de logorrhée, une désinhibition sociale et des troubles du sommeil . L’état clinique nécessite souvent l’hospitalisation en milieu spécialisé, le sujet étant assez rarement coopérant.

C’est en général un trouble qui donnera lieu à un traitement médicamenteux de la phase aigü puis à des traitements thymorégulateurs pour empêcher les rechutes.

L’étude scientifique

objectif

Le microbiote joue un rôle important dans la réponse inflammatoire et le fonctionnement neurologique. Des chercheurs ont donc eu l’idée d’essayer de voir l’effet d’une supplémentation en probiotiques qui sont ces bactéries saines qui font partis du microbiote.  Mais ils n’ont pas choisi n’importe lesquelles.

Parce que certains patients atteints de manie aiguë ont des niveaux élevés d’inflammation, ces chercheurs ont testé les effets d’une combinaison probiotique sur le taux de rechute chez les patients récemment sortis après une hospitalisation pour manie.

Ils ont réalisé une étude contrôlée avec placebo avec des patients à qui on a donné à prendre une combinaison spécifique de probiotiques.

La procédure :

Les participants ont été randomisés (tirés au sort)  pour recevoir quotidiennement un comprimé contenant des probiotiques ou un placebo (gélule sans probiotiques) .

Un score d’inflammation, calculé au départ, a été développé à partir de quatre mesures concernant différents anticorps.

Le probiotique a été obtenu auprès d’une entreprise spécialisée au Danemark. Le composé étudié a été réfrigéré et stocké dans des tubes en aluminium pour maintenir la stabilité.

Le probiotique contenait du Lactobacillus GG et Bifidobacterium lactis souche Bb12 dans la maltodextrine et la cellulose microcristalline

Le placebo d’apparence identique contenant juste de la maltodextrine et des microcristaux de cellulose pour la phase randomisée de 24 semaines.

À chaque visite le participant recevait 1 mois du supplément (probiotique ou placebo)  qui a ensuite été conservé à température ambiante.

Les participants ont été invités à prendre le médicament de l’étude tous les jours avec un repas ou une collation.

Les résultats de l’étude

Les patients qui ont reçu les probiotiques ont eu des réhospitalisations moins nombreuses et plus courtes.

Dans cette étude en double aveugle, 66 patients ont poursuivi leur traitement médicamenteux et ont été randomisés pour recevoir 24 semaines de Lactobacillus rhamnosus souche GG plus Bifidobacterium animalis subsp. lactis souche Bb12 ou un placebo

Les taux de réhospitalisation étaient significativement plus élevés avec le placebo qu’avec les probiotiques, 51,1% contre 24,2%.

Les jours d’hospitalisation ont également favorisé le groupe probiotique (8,3 contre 2,8 jours), tout comme le délai avant la première réhospitalisation.

Les patients probiotiques présentant des taux d’inflammation initiaux plus élevés avaient un taux encore plus bas de première hospitalisation et une réduction d’environ 90% du risque d’hospitalisation.

Aucun effet indésirable grave n’a été signalé.

Conclusion de l’étude

L’administration adjuvante d’une préparation de  probiotiques contenant des niveaux définis de Lactobacillus GG et Bifidobacterium lactis souche Bb12 a entraîné une réduction significative dans le taux de réhospitalisation psychiatrique chez les individus récemment sortis après l’hospitalisation pour Manie. Le composé de probiotiques était bien toléré et avait de faibles niveaux d’effets secondaires.

L’utilisation de probiotiques pourrait représenter un ajout majeur à l’arsenal thérapeutique pour la gestion de la Manie et d’autres troubles de l’humeur.

COMMENTAIRE

Cette impressionnante étude démontre que cette combinaison de probiotiques, vraisemblablement en modulant l’inflammation du système nerveux central par l’axe intestin-cerveau, a des effets thérapeutiques sur les patients souffrant de Manie.

L’étude s’est concentrée uniquement sur la Manie et non les états mixtes, l’hypomanie ou la dépression. Les chercheurs ont utilisé une combinaison spécifique de souches, obtenue auprès d’une entreprise au Danemark.

Aux États-Unis, des probiotiques avec les espèces spécifiques utilisées dans l’étude sont disponibles.

Si j’avais dit cela à des confrères psychiatres ou des psychanalystes, il y a encore quelques années, tout le monde m’aurait ri au nez… Des probiotiques pour un trouble psychiatrique…

source :

Dickerson F et al. Adjunctive probiotic microorganisms to prevent rehospitalization in patients with acute mania: A randomized controlled trial. Bipolar Disord 2018 Apr 25

COMPLEMENTS :

Plusieurs études ont montré que la flore intestinale intervient aussi sur les troubles anxieux. Une étude réalisée chez des animaux et des humains et publiée dans le British journal of Nutrition en 2012 a porté dans l’étude clinique (réalisée en double aveugle) sur les humains à l’administration de probiotiques pendant trente jour une formule de probiotiques contenant Lactobacillus helveticus R0052 and Bifidobacterium longum R0175  » Les résultats ont montré une atténuation de  la détresse psychologique dans trois tests sans afficher aucun négatif. Ces résultats fournissent d’autres preuves que l’intestin, la microflore joue un rôle dans le stress, l’anxiété et la dépression. »

A côté, il existe aussi une étude (Romijn)  qui n’indique aucun effet des probiotiques sur l’humeur dépressive. Il se pourrait que cela soit dû à la sévérité des troubles et la résistance au traitement des patients de l’échantillon.

Cependant une méta-analyse (McKean) qui est donc un cran au-dessus puisqu’elle réanalyse les études réalisées. Cette méta-analyse conclut “ que la consommation de probiotiques peut avoir un effet positif sur les symptômes psychologiques de la dépression, de l’anxiété et du stress perçu chez des volontaires humains en bonne santé.”

Sources

Romijn AR et col. A double-blind, randomized, placebo-controlled trial of Lactobacillus helveticus and Bifidobacterium longum for the symptoms of depression. Aust N Z J Psychiatry. 2017 Aug;51(8):810-821

McKean J et col. Probiotics and Subclinical Psychological Symptoms in Healthy Participants: A Systematic Review and Meta-Analysis. J Altern Complement Med. 2017 Apr;23(4):249-258.

 

3 réflexions au sujet de “Probiotiques et psychiatrie : connection intestin-cerveau”

  1. Vers quel médecine ou médecine naturelle se tourner pour avoir la bonne souche de probiotiques adaptée à nos besoins ?
    Souvent les naturopathes ne connaissent pas assez la psychiatrie et inversement certains Dr n’y connaissent pas assez.

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