Attachement mère-enfant problématique : intervenir ?

Les modèles d’attachement désorganisé chez les nourrissons et les enfants ont longtemps été associés à des problèmes psychologiques et comportementaux ultérieurs  à travers un trouble de la personnalité limite chez les adultes.

L’attachement désorganisé est connu chez les psychothérapeutes pour enfants mais aussi chez les adultes. Ce type de fonctionnement et ses conséquences en terme de pathologie psychique ne sont pas évidents à prendre en charge. Les psychothérapies sensorimotrice, somatic-experiencing, EMDR et Brainspotting ont pour moi apporté de l’espoir dans la prise en charge de ce type de problème.

La recherche sur les attachements étudie la dynamique des relations interpersonnelles en commençant par le lien le plus ancien entre les humains, celui du principal aidant (ou soignant) et du nourrisson.

La qualité de l’attachement au cours de la petite enfance guide le développement du cerveau, influe sur les niveaux de cortisol libéré en réponse au stress et a des conséquences importantes pour le développement émotionnel et social.

Pour Karlen Lyons-Ruth, psychologue du développement et professeur de psychologie à la faculté de médecine de Harvard : «le système d’attachement est « une version psychologique » du système immunitaire ».

Il combat et réduit le stress comme le système immunitaire qui est la structure biologique de combats contre la maladie physique. Karlen et ses collègues ont utilisé des mesures de codage standard pour analyser les interactions entre les parents et les nourrissons dans les premiers mois de la vie. Ils identifient alors un type de communication émotionnelle entre le parent et l’enfant appelé «l’attachement désorganisé».

Dans ces expériences de recherche, les psychologues du développement étudient les modèles de soins et la réponse des nourrissons. Ils se concentrent généralement sur la communication émotionnelle pendant les moments de détresse pour le nourrisson et les capacités correspondantes de l’aidant pour apaiser, calmer, offrir une protection au nourrisson et l’aider à réguler les émotions. La recherche sur les attachements désorganisés examine également les moments de retrouvailles de la mère avec l’enfant, comme par exemple lorsqu’elle retourne dans la pièce où se trouve le nourrisson après avoir été absente.

Qu’est-ce qui se passe entre la mère et l’enfant dans les moments de détresse? Lorsque l’attachement fonctionne bien, l’aidant défend le nourrisson contre la peur,  en ayant un effet émotionnellement « tamponnant » et ainsi, rassurant le nourrisson qui peut se sentir à l’abri du danger. Lorsque l’attachement est adapté, l’aidant fournit une base sûre à partir de laquelle l’enfant peut explorer.

Dans les modèles d’attachement désorganisé, le parent est incapable de fonctionner dans le rôle protecteur de l’aidant ou de s’identifier aux besoins subjectifs de l’enfant. C’est ce qu’on appelle «les erreurs de communication de l’affection parentale» entre soignant et nourrisson. La communication affective est alors perturbée, incompatible ou non synchronisée.

Lorsqu’il est confronté à une menace, l’enfant se tourne vers le principal aidant, ce qui peut être une mère ou un père, avec l’espoir qu’ils recevront une protection et une réconfort. Dans un attachement désorganisée, le parent réagit à l’anxiété ou la peur  de l’enfant en étant lui-même effrayé ou effrayant pour l’enfant, et peut par lui-même – aggraver la peur de l’enfant. Ainsi l’attachement désorganisé est appelé «peur sans solution».

On comprendra tout de suite les conséquence en psychothérapie. Si un psychothérapeute prend peur devant les émotions d’un patient durant une séance de Brainspotting ou EMDR, ou bien d’une psychothérapie pleine conscience que se passera-t-il ? Il risque bien de retraumatiser son patient qui, de ce fait, va se retrouver dans la même situation : un aidant qui est effrayant plutôt que rassurant..

N’oublions pas que le thérapeute réagit par rapport au patient en fonction de ces propres modalités d’attachement, de ses propres traumas, de  son expérience, de sa confiance en lui…

Dans ces circonstances, la détresse de l’enfant n’est jamais notée, reconnue ou reflétée par la mère. Au lieu de cela, la mère transmet des signaux mitigés d’approche et d’évitement, par exemple en essayant d’apaiser le nourrisson, mais en s’éloignant ou en riant de l’enfant tout en essayant de le calmer. Ceci induit des sentiments de confusion chez l’enfant. Pour ces enfants, le comportement des parents est imprévisible et erratique. La réponse désorganisée de l’enfant en fait reproduit la communication non intégrée de la mère.

Certains chercheurs émettent l’hypothèse que la désorganisation de l’attachement des nourrissons provient des peurs non résolues des parents, qui transmettent à l’enfant perturbé le comportement qui suscite la peur chez le nourrisson. L’enfant est en conflit sur la question de savoir s’il faut aborder le soignant parce que le parent devient une figure paradoxale, à la fois la source de l’anxiété et le refuge.

Deux sous-groupes d’attachement désorganisé ont été détectés dans ces expériences de recherche: attachement sécurisé désorganisé et attachement insécurisant.

1) L’attachement sécurisant désorganisé (approche désorganisée) résulte de mères « impuissantes » qui ne répondent pas à l’enfant ou prennent des initiatives lorsque l’enfant est en détresse. Elles s’opposent à la peur du nourrisson en se retirant, en s’éloignant. Elles semblent inhibées et fragiles. Pourtant, le nourrisson persiste souvent pour tenter d’approcher le parent, même si l’enfant le tente de façon provisoire, avec appréhension et incertitude.

Beaucoup de mères de ce sous-type ont fini par consentir à apaiser leur bébé. Pourtant, dans l’ensemble, ces mères « impuissantes » n’ont pas agi avec confiance, ni ne fournissent une structure émotionnelle adéquate en réponse aux besoins émotionnels de l’enfant.

Les chercheurs ont trouvé ce type d’interaction caractéristique des mères à faible risque provenait d’un revenu de classe moyenne. Ce type de mère percevait l’enfant comme incontrôlable et était submergé par ses besoins.

2). Le deuxième sous-type observé était l’attachement non-sécurisant désorganisé (désorganisé-éviter / résister). Ce profil de comportement a montré des mères qui ont plus ouvertement rejeté l’enfant dans les moments de la détresse de l’enfant. Ces mères présentaient des comportements menaçants, hostiles et intrusifs. Elles ont été incapables de reconnaitre la vulnérabilité de l’enfant en période d’émotion comme la peur ou de reconnaitre leurs propres sentiments de susceptibilité. Les études suggèrent que ces mères ont souvent subi des abus physiques ou ont été témoins de violence.

Dans des travaux antérieurs en 1996, Karlen Lyons-Ruth et col. avaient également constaté que différentes formes de traumatisme précoce étaient associées à différents profiles parentaux. Les mères ayant des antécédents de violence physique ou témoins de violence étaient plus susceptibles de manifester un profil hostile du comportement à la maison alors que les mères ayant des antécédents d’abus sexuel ou de perte parentale (mais pas de violence physique) étaient plus susceptibles de cesser toute interaction avec leur bébé.  Le traitement clinique des survivants d’abus sexuels révèle clairement la peur sous-jacente et la rage de ceux qui ont été victimes. Cependant, les mères abusées sexuellement semblaient plus susceptibles de gérer leurs effets négatifs en se retirant de l’interaction avec le nourrisson, tandis que les mères qui avaient été abusées physiquement semblaient gérer leur peur sous-jacente en s’identifiant à un style d’interaction agressif.

Ces deux sous-types présentent un modèle « impuissante/ hostile » de relations d’attachement désorganisé. Certaines trajectoires de développement ont été observées dans des études qui ont duré plusieurs années à partir de la petite enfance.

Dans ces études, l’attachement désorganisé a abouti à la dernière identification de l’enfant ou à ce que Lyons-Ruth qualifie de «comportement de confusion des rôles» entre parent et enfant. Au fil du temps, l’enfant a assumé psychologiquement les fonctions parentales dans la relation, car le parent semblait incapable de le faire. L’enfant a adopté des stratégies relationnelles de renversement de rôle et a commencé à s’occuper de la mère qui agissait impuissante et craintive lorsqu’elle était confrontée à une situation effrayante. En d’autres termes, une confusion de rôles s’est finalement produite lorsque le parent était incapable de défendre l’enfant de la menace et d’exécuter les tâches parentales habituelles. Ainsi, l’enfant est devenu aidant des parents et a ensuite amené cette dynamique dans d’autres relations sociales avec des pairs.

La confusion dans le rôle dans la phase de fixation anticipée est problématique car elle interfère avec les tâches de développement propres à l’âge de l’enfant. Ce qui est important pour l’enfant grandissant est la capacité de surmonter les situations de menace et d’insécurité et de se tourner vers d’autres réalisations et défis psychologiques.

Mais de nombreux enfants qui avaient un modèle d’attachement désorganisé  dans la petite enfance ont commencé à développer un «faux-soi» en maternelle en se concentrant sur les besoins des autres au détriment de leurs propres besoins ou en répondant de manière impatiente et hostile à leurs propres besoins.

Toutes ces études concluent que, sans interventions familiales, les formes d’attachement désorganisé et l’inversion de rôles se perpétuent à travers les générations lorsque les nourrissons deviennent parents eux-mêmes. Les interventions familiales consistent à élargir la gamme de réponses émotionnelles du soignant au nourrisson lorsque l’enfant est confronté à une menace et à favoriser de nouvelles compétences pour équilibrer les besoins de soi et d’autrui.

Pendant des décennies, les chercheurs essayant d’éviter ou d’inverser ces modèles ont utilisé divers programmes d’intervention préventive pour les mères et les couples à risque élevé, en commençant avant la naissance, puis dans la petite enfance. La plupart des programmes ont mis l’accent sur l’amélioration des compétences parentales afin de diminuer la peur maternelle et les comportements effrayants et de corriger les communications maternelles interrompues pendant la détresse des enfants (comportements intrusifs négatifs, confusion des rôles, retrait, messages contradictoires, etc.).

Dans un examen systématique et une méta-analyse d’essais randomisés et contrôlés jusqu’en octobre 2016, les chercheurs ont identifié 14 critères d’évaluation des études, avec des inscriptions allant de 43 à 449.

Les enfants étaient de diverses ethnies et étaient généralement sélectionnés en raison de problèmes de protection de l’enfant, des parents, de maladie mentale, de privations sociales et économiques, ou la présence de mères adolescentes. La plupart des études ont porté sur l’amélioration de la sensibilité parentale (compréhension et syntonisation des signaux et des indices du bébé. 

Les études passées en revue étaient incluses si elles impliquaient des parents ou des soignants de jeunes enfants d’un âge moyen inférieur à 13 ans qui présentaient une classification désorganisée de l’attachement ou qui étaient identifiés comme étant à haut risque de développer de tels problèmes. Les interventions visaient les parents ou les soignants (par exemple les familles d’accueil) en cherchant à améliorer l’attachement.

Dans l’ensemble, les interventions ont réduit l’attachement désorganisé, avec une taille d’effet faible à moyenne. Cinq études ont eu des effets moyens ou importants. Seules les interventions avec plus de 16 sessions ont surpassé les contrôles. Les analyses exploratoires ont suggéré que les effets étaient limités pour les nourrissons âgés de moins de 6 mois mais bons pour les personnes âgées de 6 à 12 mois.

Ces résultats sont encourageants, axés sur des études contrôlées et randomisées de meilleure qualité, contrastent avec ceux des méta-analyses antérieures et moins sélectives qui ont indiqué que les premières interventions n’amélioraient pas l’attachement désorganisé.

« Étant donné que les détails de l’étude sont importants, nous avons besoin de recherches supplémentaires considérables pour mieux identifier les stratégies réussies. Pendant ce temps, les cliniciens devraient encourager les premières interventions chez les parents de nourrissons à risque élevé » concluaient les auteurs.

Aujourd’hui , je vois assez fréquemment des mères ou des pères qui viennent d’eux-mêmes dans une demande de résoudre leur anxiété, phobie, ou dépression par peur de les « transmettre » à leur futurs enfants. On dira que ces démarches sont intuitivement préventives.

Les interventions précoces peuvent empêcher ou réduire les attachements désorganisées.

Note aux lecteurs : certains auteurs ont tendance a écrire ou dire les termes « sécure ou insécure ». Ce qui n’est pas français pour l’Académie française. J’ai volontairement traduit par « sécurisant » même si la traduction pourrait être « sûr » ou « apaisant ». http://www.academie-francaise.fr/secure-insecure

Sources :

Wright B et al. Decreasing rates of disorganised attachment in infants and young children, who are at risk of developing, or who already have disorganised attachment. A systematic review and meta-analysis of early parenting interventions. PLoS One 2017 Jul 14; 12:e0180858.

Lyons-Ruth K, Block D. The disturbed caregiving system: Relations among childhood trauma, maternal caregiving, and infant affect and attachment. Infant Mental Health Journal. 1996;17:257–275.

Lyons-Ruth, K. (2002). The Two-Person Construction of Defenses: Disorganized Attachment Strategies, Unintegrated Mental States, and Hostile/Helpless Relational Processes. Journal of Infant, Child & Adolescent Psychotherapy, 2(4), 107-119.

Vulliez-Coadya, L., Solheimb, E., Nahumc, J. P., & Lyons-Ruth, K. (2016). Role-Confusion in Parent-Child Relationships: Assessing Mother’s Representations and its Implications for Counseling and Psychotherapy Practice. The European Journal of Counseling Psychology, 4(2), 205–227.

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